Si la sérénité sociale n’est plus désormais une ressource fiable pour permettre à l’épanouissement artistique et intellectuel de se faire sous des conditions saines et durables, c’est la quête d’un paradigme nouveau qui doit être entamée afin de créer un regain d’enthousiasme et d’énergie dans les mentalités modernes. Mais s’agit-il d’une autre manière de penser la vastitude du monde, ou d’une méthode neuve, ou renouvelée, pour penser la vie ? Comment rendre possible la spontanéité de vivre en plein milieu du cynisme d’un néo-libéralisme décadent et des tensions géostratégiques bellicistes de ces dernières années. Le beau pourrait, en substance, ne tenir qu’à nous.
L’époque, les jours et leur continuité nous paraissent soumis à des codes hostiles et intangibles, discernables à grand peine et couverts d’illusions, et la recherche de sens nous fait alors poursuivre le long d’une course exaspérée la possibilité d’une stratégie quelconque quoique fondatrice, mais qui n’attribue pas pour autant sa juste place à ce quotidien que l’on se désespère de vivre à petit feu au lieu de l’étoffer d’une affection véritable. À quoi pouvons-nous raisonnablement prétendre, nous qui à défaut de moyen ou d’entrain ne portons qu’un crédit dubitatif, ou au contraire démesurément féroce, sur nos présentes capacités à agir sur ce monde gigantesque et confusément tranquille? Encore faudrait-il admettre que nous n’esquissons qu’à grands traits cet horizon duquel nous avons peur, au fond, de nous rapprocher.
Peut-être de nos préoccupations la plus urgente, celle consistant à trouver une logique entendable à ces temps que nous vivons, période anonyme semble-t-il coincée entre deux régimes, entre-deux rapports au monde distincts voire contraires, se pose aussi comme la plus décourageante puisqu’elle nous oblige précisément à nous situer, à nous inclure dans un tout historique qu’il serait bien plus confortable d’expliquer une fois consolidé, c’est-à-dire fini. Mais plus que jamais nos vies de citoyens, intercalées les unes sur les autres sans vision harmonieuse et décisive, réclament leur portion congrue d’évidence et de sûreté afin de rendre possible l’ébauche du temps long, la vie de famille, notre relative proximité d’avec l’ombre des morts et des âges anciens. Plus que jamais aussi le désir de faire de chaque jour un hommage poignant à la clarté généreuse du monde se fait pressant en nous ; car il s’agit, à mon sens, d’un don passablement précieux que de vivre sur Terre sous des conditions si favorables.
La raison puis l’expérience m’apprirent tour à tour l’impossibilité, pour un âme sans nul autre repère que la mode et autres algorithmes de consommation, de songer sainement les cruciales interrogations de la vie ; qu’elles soient liées à l’amour, à l’ambition, à la peur et, surtout, à la mort. La fièvre inextinguible que le marché inocule dans nos esprits comme des substituts à nos mœurs, si dérisoires, improvisées, mais humaines soient-elles, est naturellement loin des bienfaits que notre béate fascination face à cette audacieuse autant que mystérieuse technologie nouvelle nous avait laissé croire un temps. Il est aujourd’hui nécessaire de reconquérir des fiefs que notre pusillanime inconfort nous fit céder à d’indignes et profanes mains, et il n’est plus audible de laisser l’incohérence des marchés mondiaux, soucieux de leur survie propre, dicter les fondements du bon goût, quand ce dernier ne puise sa dignité que dans les souveraines épreuves et les humbles récompenses qu’une intime connexion à la vie et ses sages excentricités permettent peu à peu d’acquérir.
Ainsi, cette jeune génération d’artistes et autres penseurs fraichement nés et tout emprunts de la délicate sensibilité des premiers jours doit-elle reformer une image sereine de la communauté et de la vie partagée, et se défendre contre toutes les obédiences mortifères de ceux qui, renonçant à vivre par les moyens de leurs propres vertus, ravalent leur rancœur et tiennent rancune contre ceux qui se décident à vivre avec simplicité, dans la souvent douloureuse mais toujours sublime édification de notre passage sur Terre. Le monde de demain se devra certes soucieux quant à son devenir selon une conception globale, mais il devra aussi se montrer diligent et favorable à la fondation d’un mode de vie paisible et vrai pour une génération n’ayant reçu que quelques bribes de ces traditions que, fut un temps, tout un chacun connaissait, et dont il ne nous reste pour la plupart que des vestiges mal sauvegardés, ou vidés de leur sens.
Nous ne pouvons vivre heureux que dans la reconnaissance tacite de ce prochain qu’il convient de redécouvrir, et d’affectionner par instinct, par habitude, peut-être un jour par coutume. Toute culture ne peut naitre qu’à travers la certitude que la figure d’autrui s’oppose par principe à l’indifférence et à la crainte primale de la mauvaise rencontre et de la prédation, tandis qu’elle découvre sur ce visage a priori amical la conviction de se battre pour une singulière interprétation d’un bien central, commun et partagé.
Quel devenir alors pour une expression artistique qui se perd entre les antagonismes d’une structure sociale qui ne cherche plus à se penser comme un tout, mais comme un champ de bataille moral à l’issue duquel serait décerné au plus fort son indiscutable raison, comme un funeste trophée ? Peut-être est-il temps d’amoindrir la légitimité de ces luttes qui nous dépassent au profit d’une reconsolidation des liens amicaux, familiaux, amoureux, non pas noués par de sibyllines conceptions philosophiques, mais par les ressources inépuisables de l’élan vital et de ces vertus qu’un cœur disposé sait répandre sans fatigue, sans risque de tarir.
Aurélien Capy
