La culture ainsi nommée porte les stigmates d’un mépris suspicieux dardé par la conception moderne. Elle renvoie paraît-il aux innombrables prérequis d’une connaissance considérée comme sclérosée car figée en vertu des exigences sociales de la mondanité. Mais cette transfiguration de ce précieux témoignage d’une vie intellectuelle vivante érigée en devoir n’est-elle pas un piège au sortir duquel une réconciliation entre en perspective ? Au-delà d’un nouvel et superfétatoire examen permettant soi-disant l’accès aux cercles parmi les plus réputés du raffinement français, la culture est surtout un moyen de renouer avec la vie et les divers sens qui la composent.
Que la recherche de l’inspiration littéraire se fasse d’abord par un attentif diagnostic des ressentis qui nous constituent et, par extension, éclairent de leur intensité chacune des parties de notre réalité, il s’agit là d’un constat élémentaire, et même d’une attitude qui, plus que nécessaire pour partager un regard profond et honnête sur le monde, engendre un effet de contraste entre la relative platitude de la vie vécue sans attention et la pensée de l’auteur dont l’attention suit une dynamique de fractale : l’apparente insignifiance d’un détail devient totalité significative, entraperçu de tout dans l’esquisse du moindre. Mais si cet effet de contraste est rendu possible pour une large part grâce à l’attention naturelle et aiguisée de l’auteur exercé et habile à la tâche, il demeure que l’autre extrémité du contraste, celle depuis laquelle l’exercice littéraire advient, c’est-à-dire l’entendement commun, rend seul audible la vision que l’auteur a su extraire. Cette conception commune est une parole polymorphe et préalable à tout raisonnement aventureux, elle est le fruit d’un imaginaire propre à tous mais anonyme car en-deçà d’aucune conviction entière, quoique son omniprésence laisse entendre qu’elle a tout inclus et amoindrit la crainte intuitive tout comme l’hostilité. Cette conception commune, contractée par la simple expérience de la vie au-dedans ou en périphérie des concentrations humaines, se nomme « la culture ». Car avant que de devenir le voile pudique des arts qui cultivent une discrétion dont ils s’effarouchent lorsqu’ils sont ignorés, la culture renvoyait avant tout à une manière d’occuper le quotidien par un entendement formé d’un alliage fragile entre la croyance et le quant-à-soi, tout en recelant de vérités indéniables et de souvenirs encore brûlants puisque toujours rappelés à la conscience.
Plus qu’à anoblir la poussière de nos livres empilés, la culture permet de colmater le silence imperturbable des pierres sans vie par les chuchotements prolongés et délicats des mortels passant ou dépassés. Elle est, à titre d’exemple, le rappel obligé qu’un ancêtre dilua un peu de ses forces dans la partielle éternité d’un lieu qui le survit comme un vestige poignant, ou une honorable tombe ; et le souvenir s’ouvre près de ce lieu comme un hommage, comme une allocation de vie faite l’intangibilité fluctuante de ceux qui ont vécu.
La culture est aussi une répétition, une réhabilitation de nos efforts communs à l’occasion de chaque jour, c’est elle qui donne une trajectoire à ceux qui sinon se perdraient dans la confusion du temps qui meurt trop fort pour être vécu sans secours. Elle est enfin la communion du passé avec l’émergence rassurée du futur, car elle crée une continuité et, par-là, un sens plus lisible à notre unique chance de vivre à travers la connaissance de ces innombrables semblables qui eurent ce même âge, vécurent, poursuivirent, et un jour s’interrompirent. Ces tutelles, ces figures lointaines, nous sont contigus, anciennes, supérieures car sublimées par l’épreuve de la mort.
Les dégâts du temps sont trop sévères pour permettre à une vie esseulée de trouver un sens à sa tyrannie ; les altérations qu’il provoque sont autant d’injures faites à la vitalité première, tressaillante et quasi-démiurgique de la jeunesse, et l’affaissement conduit à tant d’injustes douleurs que l’on en viendrait à penser que la vie perd son sens lorsqu’elle amorce le déclin de sa voracité animale et juvénile. Mais la culture de la mémoire de nos pairs délite la solitude du désespéré au profit de la fixité des destins noués par la similitude. La vie unit des voix qui se rejoignent dans la mort, tandis que leurs noms resplendissent dans l’éternité du chaos ou de nos connaissances. Car telle enfin est la culture : la réflexion non délimitée de ce qui fut dans les yeux des vivants.
De fait, si la dissection du présent demeure la chasse gardée de la sagacité de l’auteur, c’est la culture seule qui rend sereinement palpable son écoulement jusqu’à en cerner la douceur poétique, ainsi que le charme en demi-teinte que l’ombre des aïeux nous laisse décanter.
Aurélien Capy
