Si tant de couleurs prennent place entière dans l’ampleur d’une perception, semblerait-il que, minutieux, je sois touché par le minuscule, informe et sans relâche vacillant d’un vide qui réceptionne, qui attire et m’attire bien plus que certaines vastes étendues. Noir, noir, noir. Le Paysage, affamé du vide prenait cet air, certes pédant mais en recherche du juste, d’instruire à un ressenti, non tourné vers l’acte collégial du regard-juge, critique, inquisiteur ou approbateur, mais bien vers ce quelque chose, comme généralisé au monde, je pense, qui n’a besoin d’aucun mot, ni pensée instruite, pour survenir. Il me semble donc nécessaire d’en esquisser une particulière dans ce genre-brouillon.
L’émotion-choc pleut sur nous comme un rayon à travers une vitre — « un éclat de verre qui s’est / détaché d’une vitre étoilée par un caillou », si je reprends mon ami Péret —, elle ne chauffe désormais plus la rugosité poreuse d’une peau, elle l’a transpercée depuis l’instant — avant même qu’on ne puisse rien qu’y songer — elle attaqua le plexus et le bas-ventre, rejetant leur peine en un léger froid qui se pérennise, fait tressaillir. Le noir me provoque cette sensation si particulière qui n’est aucunement apaisement.
Si la prose fournit, en sa plus belle essence, le caractère d’une portion d’actions duratives soumise à une première émotion, le poème est, selon moi, la manière de refléter une surprise d’une courte durée, peu réflexive — et cela sans dédain aucun —, toute maintenue par un fil, sensible, instable et fragile qu’est la trace du vers. Il est des instants qu’on tente inlassablement de ressentir à nouveau comme familiers, tant l’effervescence ne se canalise. Rien que les communiquer est trahir, nous le savons, rien que les penser, les songer,… Tout est bancal. La mémoire fait défaut, je la pardonne, toutefois je vis pour y croire, pour croire en leurs frères ou leurs sœurs qui m’apparaîtront, telles quelques sonorités, belles chansons, qui restent en tête, et vous en fais partage, comme si d’une autre tête lascive en resurgira une poignée d’éclats. Du noir, du choc, inspirons l’autre.
En voici un ensemble, quelques juxtapositions poétiques :
L’évènement devint roche, lourde et atemporelle.
Dieu, je n’ai pas trouvé de réponse si ce n’est un sourire, que je n’attendais pas.
Aucun papillon sous-cutanée ne voltige, seul un doute.
Tire le ventre hors de soi, crispe.
Tout petit, tout enseveli,
Mes poumons se noient, noient, petites noix, dans ma gorge
Gorge à gâchette, la balle reste dans le gosier.
Ces cheveux, ces cheveux aigus voguent. Ils tombent comme ces pétunias. Soleils-pétunias, mauves songes, meuvent sauges sous le versement des tremblements. Petites prunes accrochées à un cil-cygne. Et courbé le noir profond, cils fondus, yeux rois, yeux sous tes sourcils d’air, d’air méchante. Vulnérables jardins jalonnés. Ombres-fuseaux. Multiples jambes pendantes. J’ai traversé tes yeux, yeux cent yeux cent fois avant un signe, une esquisse-rictus de ta bouche qui louche, rit sans signe. Ta bouche dessine, silencieuse, et me promène toujours dans tes yeux mènent au monde où j’oublie le monde, elle ne dessine pas mon visage, sage elle dessine celui, celui que tu aimes, dans tes yeux, tes yeux ne devinent, si c’est moi, je te prie de cligner des yeux, de figer, de m’étreindre dans tes yeux qui érodent, de m’emprisonner, m’emprisonner, échappée à roulettes sous les caves ou paupières lourdes. Petite fée de roche. Image-tirée, instantanéité-dure. La prière de ne plus être libre, de vivre différent, de vivre avec toi, dure, dans la prunelle de tes yeux comme une prison douce, dure, une prison de mousses et d’oubli. Latents, vinyles aux lenteurs solubles, mes oreilles tournent et m’écoutent vibrer, comme de petits pois noirs, durent noirs poids qui apaisent, apaisent sous leur poids mon corps grésillé.
Attendre, dès lors, attendre, attendre, dès l’or, comme l’abeille attend le bourgeon
Noir est-il
L’apercevoir se former, s’ouvrir, s’user les hanches à trancher l’air
Tranche-moi
L’abeille tournoie, l’abeille perd raison, l’abeille craint
Le tournesol est dans l’étang sombre
Il ne reste que le noir de ses rayures
La belle
Ridules creusées par le temps verdâtre
S’ouvrir comme promet soigneusement la mer aux falaises.
Fracas
Fracas cadencés en longues heures
L’attente-mirage
Son rouge coule jusqu’au menton,
Sourcils froncés
Mon fantôme en jean
M’arrache
Mirage dans l’écran d’argent
Aux autres, j’aurais résumé la coupure
Silence de givre, ta bouche unipolaire fond
Et traverse mes plaies
Entre deux mondes, l’entaille s’éclate
Je ne suis qu’un ravin, morne et silencieux, d’où tu ne daignes même plus jeter ton pauvre regard.
L’objet, l’objet de ta souffrance, ne pourra être déniché, dégoté, chiné. Le trésor que tu cherches n’est qu’étain, je ne suis que son ombre, l’or a disparu dans tes yeux, yeux noirs.
As-tu déjà cessé de fuir, malheureuse, qui court pour ta sérénité,
Sécurité, comme si le diable, à ta vue, portait sur ses bras gais le poids de la liberté ?
Il la tend, il la tend fort, sa poitrine
Jusqu’à en faire un arc, pointé vers lui
Flèche à reculons.
Et toi, pauvre âme, tu n’oses désormais plus tourner ton regard
L’arc est devenu ses gencives
Sa langue-carreau s’est enfoncée dans sa gorge
Jusqu’à lui perforer l’intestin.
Tu as la larme à l’œil, la graine d’haricot vers le bas à la place des pulpeuses lèvres.
Haricot magique, haricot pourfendant les profondeurs.
Tu as tué l’enfer
Tu es l’enfer
Tu es le malheur sans cri, sans geste ni parole.
Tu n’es qu’attitude, l’enfer est attitude.
Pauvre petit sucre d’orge, ton ventre te bat, te flagelle, tu en perds tes jambes.
Calimero, Calimero, tu ne vis que pour tes pleurs, ton étranglement n’est qu’un leurre, masque-toi, bande tes yeux et oreilles, jouis des règles et des profonds silences. Mais,
Deux trous noirs comme deux mondes
À chaque mot m’électrifient,
Une onde du poumon gauche au bas-ventre
Qui souffre, qui vieillit, flétris mes os
Flétries mes lèvres, rocailleux, froid, grippé
L’huile moteur sort en gouttes
J’oserais exploser
Si le noir ne m’envahit
J’oserai
Je ne suis qu’un seul et unique enfant, les yeux à demi-fermés, fui par tout, par toi, par ces deux mondes, qui s’ouvraient sans fin ni rebord. Enfoncé, perdu, gisant, grésillé.
Vivian Botte
